Levada do Castelejo

Accessible de la petite route par un petit sentier, la maison d’Antoine se trouve juste face à la levada do Castelejo. Une levada est un petit canal d’irrigation, le plus souvent creusé à flanc de montagne, qui permet d’acheminer (de “levar”: conduire) l’eau des vallées humides du nord vers les cultures du sud, où l’eau fait défaut. Les plus anciennes datent du 15ème siècle et ont demandé un travail colossal de plusieurs années. Largeur maximum d’un mètre pour une profondeur de 50 à 70 cm; elles sont doublées d’un sentier pour permettre leur entretien, ainsi que le plaisir de la balade le long de leur cours, d’à peine 1% de dénivelée.

La levada do Castelejo démarre le long des habitations dans un paysage rural où des petites parcelles de cultures sont travaillées par les habitants; la levada s’enfonce dans un paysage verdoyant et boisé, en surplomb d’une vallée encaissée. Je croise même des chèvres s’y abreuvant, venant d’une pâture en contrebas, 10 mètres plus bas; mais comment elles ont fait pour grimper jusqu’ici?! Et quelle tranquillité: le glouglou de la levada n’est interrompu que par des cris d’oiseaux, ou des bêlements de chèvres au loin. Aperçu de ma balade:

https://www.youtube.com/watch?v=QeFewYFI-O8 

Pico do Arieiro

Le lendemain matin, je démarre très tôt, lever vers 6 heures, il fait encore noir quand je me dirige vers le centre de l’île, par une route serpentant dans la forêt. Destination: le Pico do Arieiro, un des sommets de Madère avec ses 1816 m. Parmi les autres points culminants, il y a aussi le Pico Ruivo (1862 m) et le Pico das Torres (1852 m). Dans la forêt, il commence à tomber quelques gouttes, aïe ça m’embête, la randonnée que je vais entreprendre est déconseillée par temps de pluie ou brouillard. Faudra-t-il me rabattre vers une rando de levada plus simple? Heureusement, je vois au loin le sommet du Pico do Arieiro inondé de soleil, encore une preuve de la météo capricieuse sur Madère!

Le travail d’érosion a fait son oeuvre sur les montagnes; il y a très longtemps, les volcans à l’origine de l’île atteignaient les 3000 m! J’arrive au parking du Pico do Arieiro, avec pour point de repère cette station de défense aérienne construite en 2011. Il est 7h30, les bus touristiques ne sont pas encore là, seules deux ou trois personnes sont venues pour admirer le lever du soleil, et repartent ensuite (se recoucher?). Bon, mon petit sac à dos, une bouteille d’eau et la crème solaire, on peut y aller!

Cette randonnée, de haut niveau, n’est pas vraiment une promenade de santé: j’en ai pour 5 à 6 heures de marche, une dizaine de km aller-retour avec des montées parfois éprouvantes. Au début, ça commence en douceur, le sentier est large et pavé; on atteint vite un mirador où le panorama embrasse une partie de la côte nord, avec Porto Santo au loin. Aujourd’hui c’est plutôt mer de nuages avec le soleil qui commence son ascension, c’est pas plus mal finalement! Puis les escaliers taillés dans la roche font leur apparition, taillés de façon inégale. J’arrive bientôt à l’un des passages les plus incroyables du parcours: une arête rocheuse d’à peine 2 à 3 m de large, taillée en escaliers; de chaque côté, 300 mètres de vide! Et dire qu’avant il n’y avait pas de cordes de sécurité! Pour les personnes sujettes au vertige, je pense que ça s’arrête ici. Mais comme je ne suis pas concerné, on continue!

Il y a trois ou quatre tunnels à franchir, voici le premier, il est impératif de se munir d’une torche ou une lampe de poche pour les traverser. Quelques portions de sentier sont planes, bordées de vipérines, ces magnifiques plantes à fleurs bleues, et les escaliers nécessitent de bons mollets. J’évolue dans un paysage grandiose de montagnes sur des sentiers maintenant pierreux, parfois au bord du vide, et les gardes-fous ne sont que de simples piquets avec des cordes. Le sentier se scinde alors en deux pour rallier le Pico Ruivo, mais attention: seul le sentier “ouest” (à travers les tunnels) est accessible, la variante “est” est fermée suite à un éboulement. Sur le trajet, on voit quelques grottes qui autrefois servaient d’abris aux bergers; actuellement, d’après ce qui jonche le sol, ça sert… de toilettes sauvages aux randonneurs indélicats. Il y a encore des tunnels à passer, et des échelons métalliques ont été aménagés pour franchir des escarpements rocheux. J’arrive enfin au Pico Ruivo au bout de 2 heures. Le “pic roux” tient son nom de la couleur de ses roches, vestiges des anciennes éruptions volcaniques. Le panorama est encore plus étendu, mais pour moi ce sera encore la mer de nuages. Ce n’est pas grave, les paysages traversés étaient somptueux, et comme c’est une rando “aller-retour”, je vais m’en délecter une seconde fois! Au fait, je ne vous ai pas dit que je n’ai croisé PERSONNE sur mon trajet aller; j’ai vraiment eu la sensation d’être seul au monde! Au retour, j’ai croisé les premiers courageux au bout d’une heure de chemin. Tiens, une flaque de pisse en plein milieu du sentier… je préfère ne pas commenter...

https://www.youtube.com/watch?v=wcXaOVtPrNQ 

Santana

En regagnant mon point de départ et la voiture, je le sens bien dans mes mollets! J’ai le temps de les reposer un peu en ralliant Santana, un gros village très étendu du nord de l’île. Il est surtout connu pour ses “palheiros”, ces maisons de forme triangulaire ont un toit de chaume descendant très bas pour faciliter l’écoulement de la pluie. On en trouve dans le village, mais elles sont trop bien restaurées et colorées pour être authentiques, ce sont plutôt des attractions pour touristes. Il faut aller dans la campagne environnante pour en voir de “vraies”, mais il n’en subsiste pas beaucoup, certaines même ont été transformées en remises avec un toit de ...tôle.

Sur la côte, la Rocha do Navio est accessible par un petit téléphérique; Le rocher isolé dans l’océan proviendrait d’un détachement d’un bloc de la falaise.

Je vais reprendre des forces, car cet après-midi, je vais parcourir une autre levada. Je me trouve un petit resto populaire pas cher à Santana, je goûte une “sopa de trigo” (*soupe de blé), une soupe au blé concassé avec des haricots, du chou et de l’oignon. Et, petit veinard, j’ai un bolo de caco en accompagnement!!

Levada da Bica da Cana

Pour rejoindre la levada qui m’intéresse, le trajet va être un peu long, non pas en distance mais en durée. Je repasse par la même route qu’hier jusqu’à São Vicente, après quoi je monte vers le col de Encumeada, par une sinueuse route de montagne. Là-haut, il y a souvent du brouillard, et un effet de cascade des nuages quand ceux-ci, venant du nord, sont “aspirés” vers le bas par la différence de pression. Plus à l’ouest commence le plateau de Paul da Serra, un paysage curieux qui tranche avec la topographie générale de l’île. Une longue route en ligne droite traverse un relief plat quasiment sans arbres (en tenant bien compte que les éoliennes n’en sont pas!), où poussent surtout mousses et fougères. Etonnant de trouver un tel endroit, ça ressemble aux grands causses français ou aux landes d’Ecosse! Quasiment inhabité, mis à part un hôtel planté là, et beaucoup de vache en liberté, attention en roulant!

La levada da Bica da Cana commence au sud du plateau, à 1300 m d’altitude. Il faut repérer la statue du Cristo Rei en bord de route (beaucoup plus modeste que celle de Cacilhas!), et la levada traverse la route 100 mètres plus loin. Elle ne traverse pas la forêt laurisylve comme la plupart des levadas, mais un plateau herbeux en pente douce où pâturent les vaches en liberté. Il est fréquent d’en croiser une, se désaltérant au bord de la levada. Elle n’est pas vertigineuse, mais offre de belles échappées sur la côte sud. Après avoir franchi une clôture disposée en escaliers, la levada devient plus étroite et plus sauvage, elle a l’air moins fréquentée; peut-être certains randonneurs n’osent-ils pas passer l’obstacle de la clôture? Bref, une balade facile à faire, une promenade-détente après cette matinée riche en efforts physiques!

https://www.youtube.com/watch?v=dx_tIaNFMAw 

Je reviens en soirée chez Antoine, on se boit un verre de vin de Madère sur la terrasse et je lui raconte mes deux randos. Il me fait goûter un truc moins connu, le “Tin Tan tum”, une liqueur sucrée élaborée avec de nombreux ingrédients: eau-de-vie, vin, sucre, vanille, cannelle… C’était une sacrément belle journée!