Mahón (Maó).

Le vol d'Ibiza pour arriver à Minorque dure deux heures et demi, avec un court transit par Majorque. L'aéroport n'est pas immense et le bus dessert très bien la ville de Mahón, distante de 5 km.

La majorité des personnes qui partent aux Baléares choisissent Majorque ou Ibiza, plus rarement Minorque! Elle reste l'île la moins fréquentée par les touristes, et quelque part c'est une bonne chose de ne pas être confronté à ce tourisme de masse (mis à part de rares endroits sur la côte) et de découvrir des villages tranquilles et des paysages qui ont gardé leur aspect sauvage et naturel.

Et me voilà arrivé dans cette petite ville de Mahón (Maó en catalan). Située à la pointe est de l'île, elle en est la capitale. Alors franchement, après avoir connu Palma et Ibiza, c'est réellement une expérience relaxante que de se balader dans cette ville: déjà au niveau de la circulation, beaucoup moins de voitures, ça fait du bien! Oui, il y a des visiteurs, mais on est loin de la frénésie de Palma ou de l'agitation de fin de soirée d'Ibiza.

Des petites rues, soit se coupant à angle droit, soit tortueuses comme on les aime, bordées de maisons blanches anciennes, composent la Ville Haute, où on trouve l'église Santa Maria et, pas loin, le Claustre del Carmes, un ancien couvent dont le cloître a été habilement reconverti en marché; les cellules on été transformées en boutiques de produits régionaux (et il y a même un supermarché Bonpreu au sous-sol, pratique!). C'est assez original de prendre son petit-déj au bar du marché et de s'installer à une petite table dans le cloître même.

D'ordinaire, je n'aime pas trop les promenades en bateau, mais ici en arrière-saison, 5 passagers seulement, je me laisse tenter. Je n'ai pas regretté cette balade d'une heure, qui longe le port naturel de Mahón. Ici, la mer forme une enclave de presque 5 km de long qui s'enfonce dans l'île, et si large qu'elle abrite une petit île, l'île du Roi (Isola del Re) où fut construit, au 18è siècle, un hôpital (désaffecté depuis le début du 20è siècle). Au loin, derrière cette île, se dessine la forteresse de la Mola, un impressionnant ensemble fortifié achevé au 19ème siècle. Et tout au bout du port, se trouve un lazaret, en fait un hôpital de quarantaine qui accueillait les voyageurs susceptibles d'être porteurs de peste, choléra ou autre fièvre jaune...
On passe près du village d'Es Castell, avec ses maisons blanches et ses hotels un peu moins gracieux. Sur l'autre "rive", c'est une succession de villas cossues (les gens friqués ont du flair...).

La promenade à pied le long du port est bien agréable, certains restos sont un peu touristique c'est vrai, mais ici pas de Ferrari ou de yacht démesuré, pas de bling-bling outrancier. Après le port, il y a même un tout petit quartier, le Fonduco, où les personnes âgées installent carrément des tables sur le quai pour jouer aux cartes! Quasiment pas de voitures, pas de bruit, le clapotis des vagues...si ça s'appelle pas une retraite heureuse, çà! Plus étrange, ce grand hôtel, qui a dû être luxueux, qui est désaffecté depuis plus de 10 ans; certains accès sont même murés!

Savez-vous qu'on fabrique du gin à Minorque? Hé oui, on peut d'ailleurs visiter une distillerie basée ici à Mahón. Une autre boisson typique de l'île est la pomada, qui marie le gin et le jus de citron; elle se sert avec des glaçons, et un bar de la ville la propose même en granité!
Autre anecdote amusante: en 1756, Minorque fut prise aux Anglais par les troupes françaises du Duc de Richelieu (petit-neveu du cardinal de Richelieu). L'homme sentant son estomac gargouiller, son cuisinier lui aurait présenté, étalé sur du pain, une sauce fabriquée avec trois ingrédients dont il disposait : l'œuf, le sel et l'huile. On suppose que le terme "Mayonnaise" serait un dérivé du mot "Mahonnaise", venant de Mahón .

Camí d'en Kane.

Me voilà prêt à parcourir en voiture cette île de Minorque, si atypique comparée à ses deux voisines des Baléares. Si Majorque a un relief très montagneux parfois spectaculaire, Minorque est presque plate (quoique le Monte Toro, près d'Es Mercadal, culmine à...358 m!) et souvent balayée par les vents. Pour casser l'élan de la tramontane, de nombreux murets de pierre sèche ont été érigés dans la campagne et le long des routes; un petit air d'Irlande ou d'Aubrac, au choix. Et la couleur ocre de la terre domine toujours dans les champs.

Le Camí d'en Kane, c'est une petite route de 20 km tracée il y a 300 ans, qui démarre à quelques kilomètres de Mahón et rejoint Es Mercadal. Il est l'une des nombreuses traces laissées par les Britanniques au 18ème siècle, durant la domination anglaise sur Minorque. Le gouverneur de l'époque, Richard Kane, ordonna de construire une route afin de relier les villes de Maó et Ciutadella. Avec le temps, ce chemin tomba dans l'oubli, mais fut réhabilité pour devenir cette "route de découverte" qui offre un panel intéressant de l'aspect de Minorque, à travers prairies, champs et anciennes demeures.

Fornells.

Je laisse Alaior sur ma gauche, j'y passerai plus tard, en attendant, direction la côte nord avec le petit village de Fornells, avec sa rade naturelle allongée, ses petites maisons d'un blanc immaculé et ses deux ports, un de plaisance et l'autre de pêche spécialisé dans la langouste.

Tout au bout de la rade, la tour défensive a été construite au 18ème siècle sous l'occupation britannique pour protéger l'entrée du port. On jouit évidemment d'une superbe vue à 360° sur la mer et la baie de Fornells.

Cap de Favaritx.

Après Fornells, petit passage par le minuscule village de Na Macaret, avec sa sympathique petite plage et ses quelques bateaux amarrés qui dansent sur le roulis des vagues. Pas trop de monde, les touristes préfèrent plutôt la côte sud, un peu plus "bétonnée" malheureusement par endroits.

Une route en ligne droite à travers la campagne, puis un petit chemin sinueux entouré de paysages presque lunaires me mène au Cap de Favaritx, très isolé et souvent venteux. Le phare à deux couleurs, bâti en 1922, se dresse au milieu de rochers noirs d'ardoise. La carrière qui a servi à sa construction est à côté, encore visible. Un petit air de bout du monde...

Alaior.

Alaior est la troisième localité de Minorque et se trouve à 15 km de Mahón . Les maisons blanches le long des rues pentues s'étalent sur une colline, pour converger vers l'église Santa Eulalia.

Mais Alaior est aussi connu pour son industrie du fromage de Minorque (qui bénéficie d'une AOC), un délice dans le genre, qui est confectionné dans les quelques grosses coopératives des alentours ou chez des producteurs locaux.

Es Mercadal.

Après Alaior, voici le gros village d'Es Mercadal, plus ou moins au centre de l'île. Il y a de jolies petites rues piétonnes qui ont belle allure avec leur revêtement en dalles rouges, et sur un petit promontoire se trouve l'église Renaissance de San Martín. Près d'Es Mercadal, le Monte Toro, point culminant de Minorque, culmine à l'altitude himalayesque de ...358 m.

Ferreries.

Entre Es Mercadal et Ciutadella, Ferreries est un autre gros bourg tranquille, au coeur de l'île. Toujours ces charmantes maisons blanches (je ne m'en lasse pas!) autour de l'église au portail rehaussé de couleur ocre. Sur son territoire certaines des plus belles plages de l'île, Cala Galdana, Cala Mitjana...

Mais la région de Ferreries est aussi renommée pour sa fabrication de bijoux, sacs à main et chaussures de luxe. On y confectionne également les fameuses "avarcas", sortes de sandales traditionnelle répandue sur Baléares, notamment à Minorque. Les chaussures sont faites d'une empeigne de cuir cousue à une semelle en caoutchouc. A l'origine, utilisées par les paysans et les marins, elles étaient fabriquées avec une semelle faite à partir de pneus de voitures recyclés. Elles sont devenues actuellement très "tendance" et se déclinent à l'infini!

http://www.minorquines.fr/content/12-histoire 

Ciutadella.

La route ME-1 se termine bientôt à Ciutadella, tout à l'ouest de Minorque. A mon avis, Ciutadella est la plus jolie ville de l'île, encore mieux que Mahón. A l'époque arabe, elle a même été la capitale de Minorque. Son centre historique n'est pas immense, mais il a une belle homogénéité architecturale. Ses petites ruelles pavées bordées de petites maisons de teinte ocre donnent le sentiment au promeneur de s'être "téléporté" en Andalousie.

Près de la Plaça del Borns, la cathédrale gothique du 13ème siècle fut fondée sous le règne du roi Alfonso III, à l'emplacement d'une ancienne mosquée. On en voit encore les traces dans les arcs utilisés comme la base de la tour du clocher. A côté se trouve l'ancien Palau Episcopal et une statue de bélier portant un drapeau (désolé, je n'en ai pas trouvé l'origine). De la place de la cathédrale part la rue Josep Maria Quadrado, avec ses arcades aux multiples couleurs et ses commerces. Il y a aussi le marché avec ses petits stands à carreaux verts et blancs et à damiers.

Sur la Plaça del Borns se dresse l'obélisque commémorant l'invasion turque de 1558; c'est là que se trouvent également l'Hotel de Ville (ancien palais du gouverneur), l'église Sant Francesc et le Palau Torresaura.

Oui, une superbe ville à découvrir, avec une pléthore de monuments, mais sans cette surfréquentation touristique que j'ai pu rencontrer à Palma, par exemple.

Port de Ciutadella.

En contrebas de la Plaça del Borns, commence le long port de Ciutadella. Le port de plaisance est accessible par un escalier, est bordé de nombreux restos et se prolonge jusqu'à la mer par une anse étroite et allongée. Ce décor me rappelle l'anse du port de Bonifacio en Corse (* voir mon e-tin Corse 2013, grand tour de l'Île de Beauté). Tout au bout, la mer qui scintille sous le soleil, des bateaux de pêche ou de plaisance qui rentrent au port... A 60 km d'ici, Majorque, pas visible évidemment, mais accessible en deux heures de ferry pour débarquer à Alcudia.

Dans les environs de Ciutadella, une multitude de petites plages et criques discrètes: Cala Turqueta, Cala d'Algaiarens, Cala Son Saura...


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Voilà. Retour direct par la route principale jusqu'à Mahon, retour par avion le lendemain via Barcelone. Hé bien, le bilan de ces deux semaines de détente est excellent! J'ai découvert Valence, troisième ville d'Espagne, avec son superbe centre historique, l'ancien lit de son fleuve transformé en promenade verte, le musée des Arts et des Sciences digne de Star Trek, sa paella (mmmhh...)...
Et les Baléares? Majorque la montagneuse, qui sait faire plaisir à ceux qui prennent la peine d'éviter ses endroits bétonnés et hyper touristiques; Ibiza, ses boîtes de nuit pharaoniques mais aussi sa campagne, ses petits chemins bordés d'amandiers et de citronniers où jamais on ne croisera Martin Garrix; et Minorque, la belle oubliée du tourisme de masse (tant mieux!), ses murets de pierre, ses côtes déchiquetées... Et il y a aussi une quatrième île, Formentera, que je n'ai pas eu l'occasion d'explorer. Mais si je devais revenir une fois aux Baléares, je choisirais certainement Minorque pour aller à contre-courant du tourisme de masse.


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"Si tu souffres de neurasthénie ou si tu crois en souffrir, ce qui revient au même ; si tu es étourdi par les bruits que nous vaut la civilisation, par cette angoisse qui nous fait toujours être pressés d’arriver au plus tôt où nous n’avons rien à faire ; si les affaires ont rempli de chiffres, chez toi, la place que doit occuper ce que nous nommons l’esprit ; si les cinémas ont abîmé le mécanisme de ta vue ; si ton remuement est devenu chronique et que tu n’en puisses plus d’inquiétude et que tu veuilles jouir d’un peu du repos que méritent, dans cette vie, celui qui n’a fait de mal à personne, suis-moi dans l’île dont je vais te parler, dans une île où règne toujours le calme, où les hommes ne sont jamais pressés, où les femmes ne vieillissent jamais, où l’on ne gaspille même pas les mots, où le soleil s’attarde, où dame lune elle-même marche plus lentement qu’ailleurs, atteinte par le calme."

"Cette île, lecteur, c’est Majorque. C’est cette monnaie grecque, enchâssée dans l’azur, qui, dit-on, a émergé de la mer salée pour se prélasser un moment au soleil et qui s’y est trouvée si bien qu’elle y est restée endormie. C’est cette île entourée d’eau, plus latine que nulle autre ; c’est la retraite où il fait bon se chauffer à la tiédeur de la paresse, de prendre des douches de lumière et des bains de couchants."

("Majorque, l'île au calme" - Santiago Rusiñol - 1952)


A bientôt!